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La justice victime d’un duel au sommet de l’État turc

La justice victime d’un duel au sommet de l’État turc

Laure MARCHAND

Le Figaro, 15.01.2014

-Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan lors de son arrivée au Parlement, le 14 janvier à Ankara. Crédits photo : ADEM ALTAN/AFP

La Grande Assemblée nationale de Turquie a vu s’échanger des coups de pieds et de poings, voler des documents, des bouteilles d’eau et même un iPad. Ces derniers jours, la réforme controversée du Conseil supérieur des juges et des procureurs (HSYK), que le premier ministre Recep Tayyip Erdogan cherche à faire passer en force afin d’en reprendre le contrôle, échauffe les esprits des parlementaires. à tel point qu’une ambulance a même stationné par précaution devant le bâtiment.

La bagarre dans les travées parlementaires est surtout révélatrice, outre du sens civique limité des députés turcs, de l’état de la justice, transformée en champ de bataille. Le gigantesque scandale politico-financier qui met en difficulté le chef du gouvernement souligne le mal persistant qui ronge la démocratie turque, l’instrumentalisation de la justice par le pouvoir politique.

Affaires de corruption dans l’immobilier, pots-de-vin lors de transactions illégales avec l’Iran ou appels d’offres truqués dans les chemins de fer turcs… Les enquêtes touchant les proches d’Erdogan font de prime abord penser à une opération «mains propres» à la turque. Mais la confrérie religieuse de Fethullah Gülen, très influente au sein de la justice et de la police, est soupçonnée d’en être à l’origine. «Si les accusations sont vraies, croire que l’objectif est de lutter contre la corruption est ridicule, les partisans de Gülen ont juste attendu le bon moment pour les sortir, en fonction de leurs propres intérêts», explique Gareth Jenkins. Chercheur au Central Asia-Caucasus Institute, il est l’un des premiers à avoir dénoncé des incohérences dans les procès ayant conduit à la condamnation de centaines d’officiers. Là encore, le puissant réseau musulman est suspecté d’avoir fabriqué de fausses preuves. Fethullah Gülen, un ancien imam réfugié en Pennsylvanie, est désormais en guerre ouverte avec le premier ministre, son ancien allié, pour la possession des rouages de l’État.

Une tradition de la République turque

Pour tenter de discréditer l’«empire de la peur» instauré par son ennemi, – ainsi s’est-il exprimé mercredi devant les ambassadeurs turcs – Recep Tayyip Erdogan s’est dit prêt à rejuger les militaires. Là encore, pas parce qu’il découvre que certains des condamnés n’ont rien à faire derrière les barreaux, «mais parce qu’il pense que les militaires ont compris la leçon et qu’il n’y a donc pas de risque à les libérer», ajoute Gareth Jenkins. Les procès «Ergenekon» et «Masse du forgeron» ont permis aux civils de mettre l’armée sous tutelle politique.

Cette instrumentalisation de la justice est mise à nu par l’affrontement de deux camps, mais c’est une tradition de la République turque. La justice n’a jamais été indépendante du politique. Avant qu’elle ne soit sous la coupe des islamo-conservateurs, elle était sous celle de l’armée et de magistrats gardiens de l’héritage kémaliste et auxiliaires des militaires. Leur dernière intervention, ratée, date de 2008, quand l’AKP avait évité de justesse une interdiction pour «activités anti-laïques» par la Cour constitutionnelle. «Au début de la République, les tribunaux d’indépendance ont permis de pendre les opposants de Mustafa Kemal, après le coup d’État de 1960, les responsables du Parti démocrate (le premier ministre Adnan Menderes et deux ministres, NDLR) ont également été pendus, et que dire du cirque judiciaire qui a suivi celui de 1980», énumère Samim Akgönül, historien à l’université de Strasbourg. On est passé d’un contrôle des institutions par un establishment kémaliste à celui par un parti politique. Et de façon encore plus restrictive, par une formation aux ordres d’un seul homme, Recep Tayyip Erdogan.

La volonté de reprendre en main le HSYK est d’autant plus révélatrice de l’assujettissement de la justice qu’une réforme adoptée en 2010 avait permis de renforcer son indépendance. La modification du système de nomination rapprochait son fonctionnement des standards européens.

Pour l’instant, les rappels à l’ordre de Bruxelles glissent sur le gouvernement turc, comme la pluie sur le ciré d’un marin. La Commission européenne réclame une enquête «impartiale» et rappelle le B.A.-BA d’une candidature d’adhésion: «le respect de l’État de droit». Si l’instrumentalisation de la justice est une composante de la République turque, les réformes engagées depuis plus d’une décennie pour faire partie du cercle européen étaient censées rectifier ces défauts structurels. «Hélas, les négociations d’adhésion n’ont pas constitué un levier suffisant, les améliorations n’avaient d’existence que sur le papier car l’habitus politique est trop fort, se désole Samim Akgönül. Les derniers événements révèlent un échec extraordinaire.»

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Publié par le janvier 15, 2014 dans Media

 

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Pinar Selek dans les mâchoires du système judiciaire turc

 

Pinar Selek dans les mâchoires du système judiciaire turc

 

Laure Marchand

Le Figaro, 11/12/2012

Le cas Pinar Selek sera peut-être un jour enseigné aux étudiants en droit comme un exemple des égarements de la justice turque. Cette sociologue réfugiée à Strasbourg est harcelée judiciairement depuis quatorze ans. Son procès pour terrorisme reprend mercredi devant la cour pénale n° 12 d’Istanbul alors qu’elle a déjà été acquittée deux fois. Une affaire ubuesque, dans laquelle elle est toujours menacée d’une condamnation à perpétuité pour terrorisme.

Tout commence en juillet 1998 par une explosion au bazar égyptien d’Istanbul, près de la Corne d’or, qui fait sept morts. Deux jours plus tard, Pinar Selek est placée en garde à vue et torturée. La police veut connaître les noms des militants de la guérilla kurde du PKK qu’elle a interrogés dans le cadre de ses recherches. Le 12 août, Abdülmecit Öztürk, un Kurde soupçonné de faire partie du PKK, est arrêté. Au cours de son interrogatoire, il dit avoir fabriqué avec Pinar Selek une bombe qui a été posée dans le petit restaurant du marché où l’explosion s’est produite. Très vite, l’homme se rétractera, dira avoir donné son nom sous la torture et sera finalement innocenté. Sur les causes du drame, les rapports d’expertises concluent à… une fuite de gaz.

Un militantisme mal vu

L’attentat étant en fait un accident, les charges contre Pinar Selek, accusée d’avoir «posé une bombe» qui n’a jamais existé, devraient en toute logique être abandonnées. Mais le procureur s’acharne. À deux reprises, en 2008 et 2011, un acquittement est pourtant prononcé. Le 22 novembre dernier, à la faveur d’une absence du juge qui suit l’affaire, la 12e cour, qui avait reconnu par deux fois sa non-culpabilité, se dédit et annule sa décision – une impossibilité en droit.

Pinar Selek se dit à bout de forces et de patience: «Quatorze ans et demi à lutter, c’est presque une vie, dit-elle. C’est comme un supplice chinois, tant que le procès n’est pas terminé, je ne peux pas guérir des séquelles laissées par la torture, elles sont à chaque fois ravivées.» Aujourd’hui âgée de 41 ans, elle poursuit une thèse sur les mouvements sociaux en Turquie à l’université de Strasbourg. Lorsqu’elle vivait à Istanbul, la jeune femme engagée à gauche a été de tous les combats pour défendre les minorités opprimées par l’État. En s’acharnant sur elle, la justice lui fait payer ce militantisme, mal vu en Turquie.

Pour le politologue Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg, le cauchemar que subit Pinar Selek est révélateur de la nature de la justice en Turquie: «Depuis le début de la République, la justice ne s’est jamais privée de violer la loi, en 1930 comme en 2012. Elle ne protège pas les citoyens, elle protège l’État, qui est sacré, contre les individus, qui sont perçus comme une menace pour la pérennité de l’État.» Ce fonctionnement explique pourquoi la Turquie est le pays le plus condamné par la Cour européenne des droits de l’homme.

Pinar Selek bénéficie d’un puissant comité de soutien en France. Catherine Trautmann, parlementaire européenne, a envoyé une lettre au premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Le président de son université, Alain Beretz, a pris publiquement position en sa faveur. «Pinar Selek est un symbole, poursuit Samim Akgönül. Combien sont-ils à pourrir dans les geôles turques pour des histoires similaires?»

 
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Publié par le décembre 13, 2012 dans Media, News

 

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Les hackers nationalistes turcs à l’assaut du web français

Les hackers nationalistes turcs à l’assaut du web français

Ces pirates informatiques, qui revendiquent sans ambage leur appartenance aux milieux nationalistes, entendent protester contre le vote de la loi pénalisant la négation des génocides.

Le Figaro, 27/12/2011

Depuis ce week-end, le site du Sénat, de certains parlementaires et de blogs arméniens ont été victimes d’attaques informatiques. Ces dernières sont l’oeuvre de hackers turcs, le plus souvent nationalistes, qui protestent contre le vote de la loi pénalisant la négation des génocides, dont celui perpétré en Arménie en 1915.

Les attaques des sites de parlementaires et de blogs arméniens ont clairement été revendiqués par deux groupes (GrayHatz et Millikuvvetler) ainsi que quelques hackers indépendants. Ces pirates ont procédé à un défaçage, c’est-à-dire le remplacement de la page d’accueil d’un site Internet par une autre. En se rendant sur le site de la députée UMP Valérie Boyer, l’internaute pouvait lire un texte en turc et en anglais signé GrayHatz, surmonté d’un grand drapeau turc. Les hackers dénoncent un texte électoraliste en vue d’obtenir les voix de la diaspora arménienne de France pour les élections présidentielle et législative. L’attaque a été annoncée dimanche à 0h50 sur les forums du groupe.

GrayHatz n’en est pas à son coup d’essai. Selon le site spécialisé Zone-H, qui répertorie les attaques informatiques, le groupe turc s’est rendu responsable de plus de 250 attaques, majoritairement des défaçages, depuis 2006. Le Nouvel Observateur affirme que les membres de GrayHatz sont liés au groupe turc Akincilar, qui avait revendiqué en novembre dernier l’attaque du site de Charlie Hebdo après la sortie de son numéro «Charia Hebdo».

Des hackers possiblement liés à l’attaque du site de Charlie Hebdo

Akincilar, nom de légendaires cavaliers ottomans, se présente comme un groupe de «cyber-guerriers» défendant les valeurs de l’islam, mais également les intérêts turcs. Ils attaquent ainsi régulièrement des sites et médias favorables au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en lutte armée contre Ankara. Plusieurs sites israéliens ont également subi leurs foudres en 2010 après l’arraisonnement par Tsahal d’une flottille humanitaire se dirigeant vers Gaza, qui avait coûté la vie à neuf activistes turcs. Zone-H répertorie près de 7000 attaques revendiquées par ces hackers depuis 2010.

Le groupe Akincilar a prévenu Le Nouvel Observateur le 21 décembre de l’imminence d’attaques contre des sites français. «Nous avons pris connaissance de l’absurdité de [la loi française]. Il n’y aura pas d’absolution», stipulaient les hackers. Dans la nuit du 24 au 25 décembre, le groupe a promis au Nouvel Observateur de «pirater tous les sites web des députés français» et de compiler sur un site spécifique l’ensemble de leurs attaques ainsi que celles de «leurs amis» de GrayHatz.

«Bons petits soldats du nationalisme turc»

D’autres hackers turcs se sont également joints aux attaques. Le site du député UMP de la Côte-d’Or Bernard Depierre est actuellement défacé par un certain Atess, proclamant faire partie de la «cyber-armée turque». Interrogé par Le Bien Public, le député affirme ne «pas comprendre cette action», «surtout que je n’ai pas participé à la session de jeudi concernant le vote sur les génocides». Le groupe de pirates nationalistes Millikuvvetler a lui revendiqué sur Cyberhaber l’attaque d’une centaine de domaines français. CyberHaber évoque également les actions des hackers SaMuRa!, ZoRRoKiN et Black-Box, qui s’en sont pris ce week-end à plusieurs sites français dont ceux des municipalités de Rouillon et Cabannes.

 

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Le Monde attribue quant à lui l’attaque du site du Sénat au hacker turc Iskorpitx. Un message attribué à ce dernier a été publié dans les commentaires du blog du journaliste Guillaume Perrier, correspondant du journal en Turquie, le 25 décembre à 12h35. Iskorpitx, 50 ans, est responsable de près de 500.000 attaques depuis 2003. Son plus grand fait d’armes est le défaçage simultané de 21.549 sites web. Pourtant l’attaque du Sénat ne porte pas sa marque habituelle. Iskorpitx remplace généralement la page d’accueil du site attaqué par une grande page noire, illustrée par un drapeau turc frappé du visage de Mustafa Kemal, et signée «by Iskorpitx (turkish hacker)».

Le site Slate s’était penché en novembre sur ces hackers , «bons petits soldats du nationalisme turc». «Tout ce qui est présenté comme danger ou menace pour les intérêts de la Turquie constitue une cible potentielle: les sites arméniens et kurdes (c’est le penchant nationaliste des pirates), les sites qui insultent l’islam (leur penchant conservateur), les sites américains (leur penchant anti-impérialiste)», explique le pure-player. Pour l’historien et politologue Samim Akgönül, interrogé par Slate, «on assiste à la répercussion dans le monde virtuel de l’idéologie de synthèse turco-islamique (…) S’il est dit que c’est contraire à l’Etat turc, à la turcité et/ou à l’islam, c’est qu’il faut le détruire».

 
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Publié par le décembre 28, 2011 dans Media

 

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