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Printemps arabe Identitaire ou social?

12 Mai

Printemps arabe Identitaire ou social?

 

Samim Akgönül / Université de Strasbourg

Objektif Gazete

Avril 2013

Printemps arabe dit-on, pour qualifier les bouleversements qui ont fait chavirer les régimes autoritaires de la méditerranée orientale. Double raccourci s’il en est.

Certes, la métaphore saisonnière indique bien que ces pays sont au sortir de l’hiver, d’un hiver privé de liberté, de partage de prospérité, de l’obscurité oppressante d’un hiver interminable. Et pourtant, qui dit printemps, dit que cela va être suivi d’un été caniculaire, d’un automne orageux, et inexorablement, d’un nouvel hiver aussi froid que noir… La métaphore rappelle un cycle. Qui dit cycle, dit cercle vicieux. S’agit-il vraiment d’un cycle? Ou, sommes nous témoins d’une saison dont on n’a pas encore inventé le nom, où  les peuples de la méditerranée ne seront plus condamnés à vivre l’hiver succédant?
Arabe, dit-on ensuite, collant à ces révolutions un qualificatif ethnique, donnant l’idée qu’elles ne concernent que des … Arabes et niant de fait, du moins occultant, leur caractère universel: la réclamation d’une vie meilleure pour tout le monde. Sinon comment comprendre la vague de contestation en Grèce, qui perdure depuis trois ans et ce, indépendamment de la faillite de l’Etat grec? Comment expliquer que le mouvement des indignés ait eu autant de succès en Espagne où les jeunes n’essayent pas de faire dégager une dictature tangible, mais une dictature systémique? Comment enfin expliquer ces centaines de millier d’Israéliens qui manifestaient chaque jour pour des jours meilleurs. Doit-on ajouter, la vague de contestation émanant de banlieues défavorisées de Paris ou de Londres? Non, ce printemps est aussi méditerranéen qu’arabe, voire universel. Lui coller un qualificatif ethnique ou religieux, c’est de lui nier son caractère résolument social.
Ce qualificatif ethnique et national a une autre ambiguïté, celle de donner aux opinions publiques occidentales, l’idée d’une lutte identitaire. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit, qui se produit. Longtemps, beaucoup trop longtemps, les démocraties occidentales se sont reniées en soutenant les régimes dictatoriaux de peur qu’ils soient remplacés par des chimères du communisme d’abord, de l’islamisme de suite.
Tout au long de la guerre froide, la rivalité idéologique a justifié le soutien aux dictatures, voire à l’instauration de ces mêmes dictatures avec l’aide des armes occidentales, de l’argent occidental, de l’aide logistique, du la rhétorique même. Après l’autodestruction des régimes dits communistes, alors que les optimistes rêvaient d’une fin de l’histoire, donc d’une fin des inégalités et de guerres, nous avons créé un autre « autre », celui de civilisation, de l’islam et de l’islamisme.
Un spectre serait en train de hanter la méditerranée, celui de l’islamisme sanguinaire et archaïque. Il fallait donc continuer à soutenir ces régimes ubuesques parce que sinon, s’ils partent, ces peuples ne seraient pas capables de s’autogérer, d’instaurer des régimes égalitaires, et seraient tombés entre les mains des islamistes.
Or, nous nous sommes trompés. Nous avons trompé nous mêmes pendant deux décennies pour justifier hypocritement pour certains, sincèrement pour d’autres, l’oppression des peuples entiers, par des régimes de main de fer, ne laissant aucun espace à l’opposition démocratique.
Nous nous sommes trompés parce que ce printemps arabe n’est pas identitaire, du moins à l’origine. Ces révolutions qui ont balayé les peurs avec leur dictateur n’ont pas fait les leurs, les revendications religieuses ou ethniques, du moins à l’origine, encore.
Tout n’a-t-il pas commencé le 17 décembre 2010, par l’immolation d’un jeune homme,  Mohamed Bouazizi, 26 ans, non pas parce que son groupe ethnique était opprimé, non pas parce qu’il ne pouvait pas pratiquer sa religion, mais parce qu’il était diplômé mais au chômage, mais parce qu’il avait été obligé de devenir un marchand ambulant de fruits et des légumes et que la police avait confisqué sa marchandise. Par un malaise social, non pas identitaire. Qui se souvient encore de la photo de Ben Ali, au chevet du brulé, mine de circonstance, sans se douter ce qui se tramait dans les bas fonds de Sidi Bouzid ou de Tunis?
Tout au long de ce jeu de domino, nous n’avons pas entendu, dans aucun des pays de la méditerranée orientale, la revendication d’un groupe ethnique qui demandait une supériorité à son groupe. Nous n’avons pas entendu un groupe religieux qui réclamait plus de sharia, ou moins de sharia. En Tunisie, le conflit n’était pas entre islamistes et laïcs, en Egypte la Place Tahrir n’était pas scène d’affrontements entre musulmans et coptes, en Lybie, les tribus ne se sont pas battues, en Syrie, ce n’est pas la majorité sunnite qui se révolte contre la minorité alaouite au pouvoir. Nous avons entendu des réclamations de plus de droits, de plus d’égalité, de plus de prospérité, de plus de liberté, de plus de démocratie, de plus de l’Etat de droit. Des valeurs, sommes toutes, assez occidentales, non?
Qu’ici ou là, ces mobilisations sincères soient récupérées par tel ou tel groupe ethnique, tel ou tel groupe religieux, ne change pas le fond de l’affaire. La mobilisation identitaire est toujours plus facile que la mobilisation sociale. La visibilité des islamistes d’après la chute des dictatures, ou pendant l’opposition à la Dictature Essad ne doit pas tromper. Après la victoire d’l’identité n’était pas le leitmotiv du printemps arabe, pas le premier en tout cas. Après avoir fermé la parenthèse des altérités idéologiques de la Guerre froide, sommes-nous en train de fermer la parenthèse des altérités ethniques, nationales, religieuses? Voici la vraie question. En fait, la vraie question est plus complexe: les puissances occidentales permettront-elles les peuples de la méditerranée orientale de dépasser les questions ethniques, nationales et religieuses et atteindre à l’aspiration d’une prospérité juste, dans des démocraties libérales… à l’occidentale? Car les peuples ne sont pas dirigés par les régimes qu’ils méritent, loin s’en faut, cela est un mythe occidental.
En effet, où est l’Europe dans toute cette affaire ? Est-ce que les capitales européennes ont compris l’universalité des messages émanant des places Tahrir des capitales méditerranéennes, ou sont-elles préoccupées uniquement par des flux migratoires, jugés dangereux, susceptibles de forcer la citadelle Europe? Car il a suffi la révolution tunisienne pour que commence à circuler l’idée de la révision de Schengen, à cause de quelques milliers de Tunisiens et de Libyens par la suite, tentant de s’échapper vers l’Italie et la France. Ces exils, créeront-ils de nouvelles diasporas, illégitimes dans leurs terres d’accueil, incapables de se reconstruire dans leur statut de peuples non grata. Certes, la France et les Etats Unis, étaient fortement impliqués dans la révolution libyenne, après avoir accueilli la tente du colonel Kaddafi dans le parc de l’Hôtel Marigny pour la première et après avoir soutenu les services secrets du colonel contre les rebelles pour le second. Le temps de négocier le partage de la manne de pétrole étant venu, les deux pays sont en première ligne. Que dire d’une Turquie qui a soutenu Bachar El Assad pendant 10 ans et qui lui tourne le dos, de peur d’une migration de masse vers ses frontières, de peur de l’instauration d’une région autonome kurde au nord, mais aussi, pour garder (accroître?) son hinterland dans le proche orient. Quoi qu’il en soit, ni Ankara, ni Téhéran, ne sente en sécurité face à des revendications sociales. En réalité, bien naturellement, ce « printemps » a déjà effleuré l’Iran lors de la deuxième élection d’Ahmédinedjad, et il est en cours en Turquie vus les efforts considérables déployés de part et d’autre pour régler la question d’ethno-classe kurde sans une révolte de masse.

 
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Publié par le mai 12, 2013 dans Media

 

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