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Pinar Selek dans les mâchoires du système judiciaire turc

13 Déc

 

Pinar Selek dans les mâchoires du système judiciaire turc

 

Laure Marchand

Le Figaro, 11/12/2012

Le cas Pinar Selek sera peut-être un jour enseigné aux étudiants en droit comme un exemple des égarements de la justice turque. Cette sociologue réfugiée à Strasbourg est harcelée judiciairement depuis quatorze ans. Son procès pour terrorisme reprend mercredi devant la cour pénale n° 12 d’Istanbul alors qu’elle a déjà été acquittée deux fois. Une affaire ubuesque, dans laquelle elle est toujours menacée d’une condamnation à perpétuité pour terrorisme.

Tout commence en juillet 1998 par une explosion au bazar égyptien d’Istanbul, près de la Corne d’or, qui fait sept morts. Deux jours plus tard, Pinar Selek est placée en garde à vue et torturée. La police veut connaître les noms des militants de la guérilla kurde du PKK qu’elle a interrogés dans le cadre de ses recherches. Le 12 août, Abdülmecit Öztürk, un Kurde soupçonné de faire partie du PKK, est arrêté. Au cours de son interrogatoire, il dit avoir fabriqué avec Pinar Selek une bombe qui a été posée dans le petit restaurant du marché où l’explosion s’est produite. Très vite, l’homme se rétractera, dira avoir donné son nom sous la torture et sera finalement innocenté. Sur les causes du drame, les rapports d’expertises concluent à… une fuite de gaz.

Un militantisme mal vu

L’attentat étant en fait un accident, les charges contre Pinar Selek, accusée d’avoir «posé une bombe» qui n’a jamais existé, devraient en toute logique être abandonnées. Mais le procureur s’acharne. À deux reprises, en 2008 et 2011, un acquittement est pourtant prononcé. Le 22 novembre dernier, à la faveur d’une absence du juge qui suit l’affaire, la 12e cour, qui avait reconnu par deux fois sa non-culpabilité, se dédit et annule sa décision – une impossibilité en droit.

Pinar Selek se dit à bout de forces et de patience: «Quatorze ans et demi à lutter, c’est presque une vie, dit-elle. C’est comme un supplice chinois, tant que le procès n’est pas terminé, je ne peux pas guérir des séquelles laissées par la torture, elles sont à chaque fois ravivées.» Aujourd’hui âgée de 41 ans, elle poursuit une thèse sur les mouvements sociaux en Turquie à l’université de Strasbourg. Lorsqu’elle vivait à Istanbul, la jeune femme engagée à gauche a été de tous les combats pour défendre les minorités opprimées par l’État. En s’acharnant sur elle, la justice lui fait payer ce militantisme, mal vu en Turquie.

Pour le politologue Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg, le cauchemar que subit Pinar Selek est révélateur de la nature de la justice en Turquie: «Depuis le début de la République, la justice ne s’est jamais privée de violer la loi, en 1930 comme en 2012. Elle ne protège pas les citoyens, elle protège l’État, qui est sacré, contre les individus, qui sont perçus comme une menace pour la pérennité de l’État.» Ce fonctionnement explique pourquoi la Turquie est le pays le plus condamné par la Cour européenne des droits de l’homme.

Pinar Selek bénéficie d’un puissant comité de soutien en France. Catherine Trautmann, parlementaire européenne, a envoyé une lettre au premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Le président de son université, Alain Beretz, a pris publiquement position en sa faveur. «Pinar Selek est un symbole, poursuit Samim Akgönül. Combien sont-ils à pourrir dans les geôles turques pour des histoires similaires?»

 
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Publié par le décembre 13, 2012 dans Media, News

 

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