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Présidentielle 2012: un tournant dans les relations France-Turquie ?

26 Jan

Présidentielle 2012: un tournant dans les relations France-Turquie?

Analyse des étudiants de Sciences Po Nancy

L’élection présidentielle constitue-t-elle pour Ankara un enjeu pour les relations futures de la France et de la Turquie ? Proposition d’analyse par les étudiants de Sciences Po Nancy.

 

Les relations diplomatiques entre la France et la Turquie se détériorant un peu plus encore avec l’adoption définitive du texte de loi pénalisant la négation du génocide arménien de 1915, l’issue de l’élection présidentielle constitue-elle encore pour Ankara un enjeu déterminant en vue de rétablir des relations vieilles de plusieurs siècles?

Les relations entre les deux pays sont particulièrement tendues depuis l’arrivée à l’Elysée de Nicolas Sarkozy en 2007, connu pour sa farouche opposition à l’entrée de la Turquie à l’Union Européenne. Nicolas Sarkozy, soutenant le projet de loi sur la négation du génocide arménien, se voit aujourd’hui accusé par Ankara de sacrifier pour de bon les relations entre les deux pays à des « visées purement électorales », la communauté arménienne « n’étant pas négligeable » en vue de la présidentielle approchante… L’hebdomadaire français le Point s’empresse de couvrir l’événement par un « Vive la démagogie ! », tandis que le quotidien turc Sabah  parle d’un « marché » de près de 500 000 votes arméniens à conquérir pour un Président au plus bas de ses sondages.

Quotidien turc Milliyet

Outre le débat sur le degré d’anti-constitutionnalité de telles lois mémorielles, de leur propension à restreindre la liberté d’expression et de recherche scientifique, ou bien de leur tendance à doter le Parlement de prérogatives dépassant son cadre de compétences (Robert Badinter : « Le Parlement a une compétence d’attribution, et rien ne permet au regard de la constitution au législateur de s’ériger en tribunal de l’histoire), le quotidien turc Milliyet craint surtout un effet contre productif de cette loi, à savoir alimenter une poussée du nationalisme turc envers la communauté arménienne, estimée à 60 000 en Turquie et non lutter contre le négationnisme turc. Sachant qu’un terrain de débat démocratique entre les deux communautés commence à s’établir ces dernières années, notamment du aux efforts des intellectuels turcs suite à l’assassinat de Hrant Dink en 2007, il serait dommageable que les tensions entre les deux pays viennent ruiner tous ces efforts…

Dans ce contexte, Ankara aurait-il intérêt à voir François Hollande, candidat de l’opposition le mieux placé actuellement dans les sondages, succéder à Nicolas Sarkozy ?
Sur la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE, l’attitude de Hollande paraît moins hostile que celle de Nicolas Sarkozy. En témoigne le débat avec Martine Aubry lors des primaires socialistes. Hollande semble laisser la porte encore ouverte à la Turquie, donc à des négociations. Mais il ne cache pas que le processus sera très long, « la Turquie n’(étant) pas prête ».
Sur la question arménienne, Hollande promeut déjà depuis plusieurs années, avec une grande fermeté, la loi punissant la négation du génocide arménien, et accuse le Président d’avoir attendu la fin de son mandat pour tenir enfin sa promesse de 2007 – à savoir soutenir la loi, qui est d’origine socialiste. Cette loi a en effet été proposée la première fois par les députés PS. C’était en 2006. Mais le texte n’a pas abouti :  malgré son adoption à l’Assemblée nationale, il n’a pas été transmise au Sénat face aux réticences de la droite…

Du point de vue de la Turquie, l’élection de Hollande n’apparaît donc pas pouvoir considérablement améliorer les relations entre les deux pays.

« Limiter les dégâts »

Du côté des autres candidats, Ankara n’a pas vraiment l’embarras du choix. François Bayrou, candidat Modem, s’est certes prononcé contre le vote de la loi à propos du génocide arménien (« Ce n’est pas à la loi de régler les problèmes de l’histoire »). Mais il rejoint Nicolas Sarkozy dans son opposition à l’entrée de la Turquie au sein de l’Union européenne. Enfin, Marine Le Pen, candidate du Front National, s’oppose catégoriquement à l’adhésion de ce grand pays musulman dans le club des 27. Les partis de gauche, plus précisément d’extrême gauche comme le Parti communiste français, ou encore les Verts sont traditionnellement plus en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE, à condition que celle-ci remplisse les critères d’entrée.

A première vue, Ankara aurait ainsi plutôt intérêt à voir un candidat de gauche plutôt de droite succéder à Nicolas Sarkozy, surtout dans sa perspective d’adhésion à l’Union Européenne. Mais au regard des relations bilatérales avec la France, quel que soit le candidat, la tâche ne sera pas facile pour renouer les liens entre les deux pays !

Alain Juppé l’a bien compris, en s’efforçant  à plusieurs reprises de « limiter les dégâts » et la crise diplomatique générée par cette loi.  « La Turquie est un pays ami et allié » a-t-il répété. Alain Juppé est conscient de l’importance de la coopération entre les deux pays, dans un contexte de bouleversement géopolitique des pays voisins de la Turquie après le printemps arabe. Le dossier syrien invite les deux pays à mettre de côté leurs différends pour faire cesser le bain de sang par l’adoption  de sanctions  contre le régime Assad.

Rester que ces différends ont également pour toile de fond, une tendance à la compétition entre le Président Nicolas Sarkozy et le Premier ministre turc Erdogan, comme le Courrier international l’avait souligné à propos de la révolution en Lybie.  Le Président français, qui cherche à redonner à la France un rôle de premier plan suite au bouleversement de la région, doit composer avec la concurrence de son homologue turc, qui n’hésite pas à clamer que la Turquie n’est plus celle « d’hier », qu’elle « est une puissance régionale en pleine expansion »…

« Ambassadeurs »

Au final, l’important est de savoir quel candidat est le plus susceptible de s’engager dans la résorption des nombreux problèmes entre les deux pays (le dossier arménien, la question chypriote ou encore l’adhésion à l’UE). Et ce au delà des enjeux électoraux. Il s’agit d’éviter de sacrifier les liens diplomatiques forts unissant depuis plus de 6 siècles les deux pays et de contrer une vague d’islamophobie qui pourrait mettre en question l’intégration des populations d’origine turques en France.

Malheureusement, ces dernières années, tout semble porter atteinte au principe du bien vivre ensemble. Avec la dégradation des liens diplomatiques entre les deux pays, c’est à présent la cohésion sociale et nationale en France même qui est en danger ! Comme le souligne Samim Akgönül, historien et politologue à l’université Marc Bloch de Strasbourg, les citoyens français d’origine turque, qui constituent également un « électorat non négligeable », risquent d’être la proie  de campagnes d’exclusion, et surtout d’auto-exclusion. Les autorités turques n’hésitent pas à voir leurs ressortissants à l’étranger, dont la plupart ont acquis la double nationalité (France) ou ont dû choisir entre les deux (Allemagne), comme des « ambassadeurs », chargés de défendre les causes de la « mère patrie ». Cette conception outre passe les désirs de pluri-appartenance de ces citoyens désormais binationaux.

Les tensions entre les deux pays  risquent donc de se solder par des tensions encore plus graves entre les Turcs de France et la société française.  Les candidats à la présidentielle tout comme les autorités turques devront faire preuve de prudence et éviter d’instrumentaliser tel électorat ou telle communauté. La diplomatie a pour premier dessein de promouvoir le dialogue entre les cultures.

Aylin Gül

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Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat pédagogique entre les étudiants de Science Po Nancy et de L’Est Républicain. L’objectif est, avec ces étudiants de plusieurs nationalités, d’apporter un regard différent sur la campagne présidentielle française. Les textes n’engagent que leurs auteurs.

 
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Publié par le janvier 26, 2012 dans Media

 

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