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La loi sur le génocide divise les intellectuels turcs

19 Jan

La loi sur le génocide divise les intellectuels turcs

LE MONDE | 19 janvier 2012 |

Guillaume Perrier

Dans les couloirs de l’hebdomadaire arménien Agos, qu’il avait fondé à Istanbul dans les années 1990, le journaliste turco-arménien Hrant Dink, assassiné il y a cinq ans, reste omniprésent. Son bureau, «muséifié », est toujours le capharnaüm dans lequel il recevait ses visiteurs. Ses paroles et ses écrits restent, eux aussi, d’une actualité intacte.

En octobre 2006, quelques mois avant d’être tué, Hrant Dink s’était élevé contre l’Assemblée nationale française qui venait de voter une proposition de loi pour pénaliser la négation du génocide arménien de 1915. « Il n’est pas besoin de traîner les négationnistes devant les tribunaux, ils méritent toutjuste la pitié (…). Si cette loi était adoptée en France, j’irais chez vous la violer, en niant le génocide, tout en demandant pardon à mes ancêtres. C’est une loi imbécile», déclarait-il alors.

L’actuel rédacteur en chef d’Agos, Rober Koptas, installé dans un autre bureau, se remémore ces mots que M.Dink aurait pu prononcer aujourd’hui. En France, le Sénat s’apprête à voter, le 23 janvier, un texte similaire, adopté par l’Assemblée nationale le 22 décembre. «A l’époque, j’étais furieux, comment pouvait-il dire cela, nier le génocide ? se souvient-il. Mais c’était une réaction symbolique, il s’adressait aux Turcs. Il essayait d’ouvrir un espace de discussion.»

Cinq ans plus tard, la problématique n’a guère changé. Fin décembre 2011, la manchette d’Agos lançait un appel à la France, à la Turquie et aux Arméniens de ces deux pays: «Ne fuyez pas vos responsabilités ». «Cette loi ne va pas nous aider », explique M.Koptas, qui note que, ces derniers jours, la maigre communauté arménienne restée en Turquie, (environ 60000 personnes contre environ 2 millions avant le génocide), fait profil bas. «Avec cette loi, des Turcs pourront individuellement être condamnés pour leur ignorance mais pas l’Etat turc pour sa négation. Cela ne peut avoir du sens que si la mesure peut être acceptée par la société turque. On en est loin, l’Etat, le système éducatif, les médias, nient le génocide», précise-t-il.

Dans les milieux intellectuels qui militent pour une introspection historique de la part de la Turquie, les avis sont partagés. Beaucoup jugent malvenue la proposition de loi française, mais plus encore la réaction du gouvernementet des cercles étatiques. Et de souligner que les pressions extérieures risquent d’inhiber le débat qui a timidement vu le jour ces dernières années. «C’est en Turquie qu’a eu lieu le génocide,c’est en Turquie que la question devra se régler », lance Cengiz Aktar, l’un des initiateurs, en 2008, d’une campagne publique de «demande de pardon» aux Arméniens. «La quête de vérité n’a sans doute pas abattu le mur constitué par les tabous et la position négationniste, mais elle y a ouvert quelques brèches », écrit-il. « Tout travail de mémoire pour être pérenne, substantiel et cohérent devrait continuer à relever de la dynamique sociétale,quelsquesoientsacapacité et son succès à influencer le législateur. Une société amnésique ne pourrait raisonnablement être guérie par l’Etat qui l’a lobotomisée.»

Depuis une petite dizaine d’années, «il existe un débat sans précédent sur les questions identitaires et sur l’histoire officielle, englobant celle des Arméniens », constate Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg. «La première commémoration du 24 avril 1915, jour du déclenchement du génocide, sur la place Taksim, en 2010, mais aussi d’innombrables articles de journaux, livres, colloques, conférences et débats télévisés en sont quelques exemples.» Une poignée d’intellectuels a contribué à faire émerger la question dans le débat, verrouillé par un siècle de déni.

Le journaliste Hasan Cemal, par exemple, le petit-fils de Cemal Pacha, l’un des principaux dirigeants du gouvernement Jeunes-Turcs en 1915, qui est allé se recueillir sur le mémorial du génocide, à Erevan, et a présenté des excuses symboliques au cours d’une conférence à Harvard, en 2009. Ou encore, Fethiye Cetin, l’avocate de Hrant Dink, qui a connu un succès de librairie inattendu avec Le Livre de ma grandmère (Editions de l’Aube, 2006), le récit de l’histoire de son aïeule arménienne, survivante du génocide enlevée par un Kurde et convertie de force, un destin partagé par des milliers de femmes.

Les petits-enfants de ces «Arméniens cachés » redécouvrent leurs racines et ressuscitent une identité enfouie. La micro-histoire familiale et orale se transforme en documentaires et en livres. «Grâce à ce travail de fond de la société civile, le génie est sorti de la bouteille », selon Cengiz Aktar.

Historiens et chercheurs commencent également à aborder l’histoire de 1915 de manière académique. En 2005, l’université privée Bilgi d’Istanbul avait tenu un colloque inédit sur «les Arméniens sous l’Empire ottoman», bravant les menaces des ultranationalistes. Depuis, d’autres conférences historiques ont pu être organisées, les menaces en moins: en 2009, pour le centenaire des massacres d’Adana, ou en novembre 2011, à Diyarbakir, autour de dizaines de spécialistes de renom, tels que l’historien français Raymond Kévorkian (auteur notamment d’une grande synthèse, Le Génocide des Arméniens, Odile Jacob, 2006), qui n’avait pas foulé le sol turc depuis trente ans. Le jeune historien turc Mehmet Polatel s’est spécialisé sur les confiscations des biens arméniens et en a fait son sujet de doctorat. Et ce n’est pas un cas isolé.

Dans le majestueux bâtiment des Archives ottomanes de Gülhane, qui jouxte le palais de Topkapi, à Istanbul, les historiens, Turcs ou étrangers, sont de plus en plus nombreux à venir se plonger dans les milliers de lettres et de télégrammes d’époque. L’administration n’y fait pas obstacle. En dehors des archives militaires (notamment celles de l’Organisation spéciale, qui joua un rôle central dans les massacres), les documents d’Etat sur les Arméniens en 1915 sont libres d’accès, y compris aux historiens du génocide. Que pense Taner Akçam du débat sur la pénalisation de la négation du génocide arménien? Lui qui fut l’un des premiers Turcs à avoir «réveillé l’histoire», et toute une génération d’intellectuels avec, en travaillant dans les archives ottomanes, dès les années 1990, puis en publiant Un acte honteux (Denoël, 2008). « Il n’y a pas de mauvaise publicité», répond-il. Même si, «en voyant la France, je peux dire que nous avons là un véritable dialogue de sourds.(…) Lacolère de la Turquie passera,mais il restera la lourde réalité d’un problème irrésolu. Même si on est contre la loi, cela montre que la Turquie ne peut pas s’échapper en s’enfonçant la tête dans le sable. » Rien, selon lui, ne peut radicalement changer sans pression extérieure.

D’ailleurs, plus qu’en 2006, des militants ou des universitaires se sont publiquement déclarés en faveur du texte qu’examineront les sénateurs. «Un génocide est un génocide », écrit l’historien Halil Berktay dans Agos.

L’Association des droits de l’homme (IHD) d’Istanbul a publié une lettre, appelant les Turcs à protester contre le négationnisme de l’Etat turc et non contre la France. Et depuis sa prison, détenu pour «complicité de terrorisme» depuis octobre, l’éditeur Ragip Zarakolu a pris la plume pour défendre la loi. «J’aurais souhaitéqueceuxquitravaillent sur cette loi demandent leur avis aux intellectuels turcs. Il y a un besoin urgent de dialogue entre la société civile turque et le mouvement mondial pour la reconnaissance du génocide», estime Taner Akçam.

Guillaume Perrier

 
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Publié par le janvier 19, 2012 dans Media

 

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