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Le vote du parlement français nuit au travail de mémoire en Turquie

31 Déc

«Le vote du parlement français nuit au travail de mémoire en Turquie»

Cengiz AKTAR

Propos recueillis par Sylvie Arsever

Le Temps, 29/12/2011

Pour le politologue Cengiz Aktar, auteur d’un appel au pardon lancé par les Turcs en direction des Arméniens, la pénalisation du négationnisme suscite une réaction nationaliste contre-productive

Professeur de sciences politiques à l’Université Bahçesehir à Istanbul, Cengiz Aktar a été l’initiateur en 2008 d’un appel au pardon en direction de la communauté arménienne, signé par quelque 30 000 Turcs. Il est également membre de la Fondation Hrant Dink , du nom du journaliste et poète turco-arménien assassiné en 2007. Il réagit à la décision du parlement français de pénaliser la négation du génocide arménien.
Le Temps: Quelle est votre appréciation du vote français?
Cengiz Aktar: C’est un geste contre-productif, qui contrarie le travail de mémoire en Turquie. C’est ici que les faits se sont déroulés et c’est ici que ce travail doit se faire.
– Et il se fait?
– Oui. Il y a encore dix ans dominait un négationnisme obtus face auquel ce type de décision politique pouvait peut-être avoir un sens, au moins indirectement. Ce qui se disait à l’étranger du génocide arménien a permis aux Turcs curieux de s’informer. Mais aujourd’hui, on n’en est plus là. Un vrai travail de fond est en cours, mené par les forces les plus dynamiques de la société civile. Ces deux dernières années, nous avons ainsi commémoré le lancement du génocide, le 24 avril, par des veilles publiques à Istanbul. L’an prochain, je ne suis malheureusement pas sûr que nous pourrons le faire de la même manière.
– Pourquoi?
– A cause de l’hystérie nationaliste qu’a déclenchée la décision française. Cela peut nous ramener quelque temps en arrière. Mais le travail de mémoire ne sera pas stoppé: les djinns sont sortis de la bouteille et ils n’y rentreront pas. Le processus se déroule au niveau associatif, chez les historiens et aussi chez les particuliers, qui interrogent l’histoire de leur famille, se découvrent parfois des ancêtres arméniens.
– On a parfois le sentiment que
le gouvernement, après avoir été ouvert à ce type de développement, revient un peu en arrière…
– Je parlerais plutôt d’une évolution en dents de scie. Il y a encore des progrès: on réaffecte des églises et tout récemment, le gouvernement a amorcé la restitution des biens confisqués aux fondations religieuses minoritaires en 1936.
– Quel est l’écho de ces processus
au sein de la population?
– Une majorité de Turcs continuent de n’avoir aucune idée de leur histoire nationale. Mais des cercles larges sont impliqués dans un travail de mémoire qui concerne toute l’histoire de l’Anatolie: les massacres visant les Arméniens et les Syriaques, les déplacements des populations grecques, la persécution des Kurdes et des alévis et même la mise sous le boisseau de la religion qui a touché les sunnites pratiquants. Ces derniers sont conscients de ce phénomène et je rencontre régulièrement de jeunes musulmans très concernés par notre activité.
– Quelle est l’implication des historiens? Des tentatives avaient été faites pour trouver un terrain d’entente entre spécialistes turcs
et arméniens…
– Cela n’a rien donné. La thèse officielle turque est trop éloignée de la réalité. En revanche, il y a un travail important de la part d’historiens indépendants. Nous avons organisé par exemple un colloque international à Diyarbakir sur l’histoire sociale, économique et politique de la région de 1838 à 1938. Il comprenait des contributions savantes et une participation du public, notamment en provenance de la diaspora arménienne. Des descendants des victimes ont ainsi pu rencontrer des descendants des bourreaux.
– Et qu’apporte la recherche historique à la compréhension des événements de 1915?
– Elle permet de mettre en évidence d’abord que les populations turques, kurdes et arméniennes ont vécu côte à côte sur ces terres pendant des siècles et qu’il y avait une forme d’entente. D’identifier les forces de déstabilisation qui ont brisé cet équilibre au moment de la désagrégation de l’Empire ottoman, avec notamment l’arrivée de populations turques émigrées du Caucase et des Balkans. Et surtout de comprendre que c’est toute l’Anatolie qui a été bouleversée: elle ne s’est pas remise de la disparition des Arméniens.
– Comment expliquez-vous l’indifférence qui semble entourer ce travail à l’étranger et notamment au sein de la diaspora arménienne?
– Une partie de la diaspora y est très impliquée. Mais pour les nationalistes du Dachnak, c’est une forme de concurrence malvenue. Cela dit, je comprends que pour certains amis arméniens, la décision française, même si je la juge inopportune, puisse représenter un soulagement, le sentiment que justice a été rendue.

 
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Publié par le décembre 31, 2011 dans Media

 

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