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Server Tanilli par Sonia Belkis Philonenko

06 Déc

Server Tanilli

par Sonia Belkis Philonenko

Server Tanilli est mort le 29 novembre 2011 à Istanbul à l’âge de 80 ans. C’était depuis  très longtemps un proche ami de ma mère et de toute notre famille. Il était un des rares à avoir connu la maison d’Enghien et ma grand’mère dont les manières d’aristocrate russe exilée l’intimidaient beaucoup et l’attiraient aussi, car il aimait la Russie, celle  de Lénine, certes, mais Enghien, avec ses icônes, sa galerie de portraits des tsars, le  sorbier du jardin, c’était tout de même une petite parcelle de Russie.

Je me souviens de lui, sonnant à la grille de la villa, venu de la Turquie qui me paraissait déjà dans un lointain brumeux, porteur de nouvelles de mon père. Nous l’avions revu souvent, à chaque fois qu’il était de passage à Paris. Professeur de droit constitutionnel, il fut blessé grièvement en avril 1978 lors d’un attentat à la Faculté de droit d’Istanbul. Après avoir passé plus d’un an entre la vie et la mort, contraint de s’exiler, il trouva refuge, grâce à ma mère, à l’université de Strasbourg où il enseigna jusqu’en 2000. Il lui en garda une reconnaissance et une amitié sans failles toute sa vie.

C’était une figure familière dans les rues de Strasbourg qu’il sillonnait dans son fauteuil de handicapé poussé par la fidèle Firomi. Il  portait un pull, une chemise ou un ciré selon le temps qu’il faisait, mais il sortait tous les jours, commandait avec despotisme: «  Firomi, allez, je vous prie, à droite ! », s’arrêtait pour saluer une connaissance. Des étudiants venaient le voir respectueusement dans son petit appartement rempli de livres et de journaux où il n’y avait même pas de place pour poser un verre de thé.

Les dernières années, il venait rue de l’université devant la porte du 32 où habitait ma mère, elle descendait, souvent en peignoir, s’asseyait sur une vieille chaise mise là exprès et ils passaient des heures à discuter de littérature et de politique. Tanilli s’énervait, tempêtait, s’écriait : « Mélikoff, comment pouvez-vous dire une chose pareille !» – « Server, vous êtes insupportable ! » – répondait ma mère en riant. Mais ils se voyaient presque tous les jours. Dans le carré de verdure qui bordait le vieil immeuble en lourde pierre grise, les azalées s’ouvraient, fleurissaient, se fanaient au gré des saisons. Autour d’eux, les gens passaient, souriaient en les voyant si animés, s’arrêtaient parfois pour échanger quelques salutations. Ils recréaient à eux deux, dans la langue chantante que ma mère aimait tant, un coin de Turquie.

Dans les années 80, j’allais parfois passer l’été au bord de la mer du côté d’Alanya chez mon père. Je me souviens d’avoir dit incidemment à quelqu’un sur la plage que je venais de Strasbourg. Le soir même un groupe de jeunes m’a abordée, timidement et avec des allures de conspirateurs, et m’a demandé si je connaissais Tanilli. L’attentat dont il avait été victime, son exil, les ouvrages qu’il publiait faisaient de lui une légende, mais surtout lui conféraient un statut de ‘conscience’, si je puis dire,  pour une certaine jeunesse turque. Il avait soutenu Yilmaz Güney, les communautés Alévis, la gauche aux prises avec l’extrême droite et malmenée par le pouvoir.

Je leur dis ce qu’il faisait, comment il vivait, l’état de sa santé. Ils m’écoutaient. L’un d’eux sortit avec un air mystérieux un de ses livres, c’était, je crois, ‘Etat et démocratie’. Un livre visiblement lu et relu, tout annoté d’encre et taché, les pages froissées, qui avait circulé de mains en mains. Ils m’écoutaient avec une ferveur qui m’étonna. La jeunesse parisienne avait perdu cette faculté de s’émerveiller devant un grand esprit et de le reconnaître comme maître à penser. Tanilli, lui,  était devenu un maître à penser.

Il aimait la poésie et la beauté. Un jour, nous étions une dizaine à dîner avec Vera Tuliakova dans un restaurant de Strasbourg. Vera n’était plus la jeune fille élancée que Nazim Hikmet avait chantée dans ses poèmes, elle était  devenue une imposante matrone, mais elle avait gardé ses lourds cheveux blonds et ses traits réguliers, avec une moue enfantine charmante au coin de la bouche lorsqu’elle souriait. Au dessert, Tanilli lui récita avec fougue – et talent aussi  – les poèmes que Nazim avait écrits pour elle. Il les savait par cœur. Vera avait les larmes aux yeux. Et nous, nous étions sous le charme de cet homme que le destin avait tenté de casser, mais sans y parvenir.

Tanilli le ‘combattant’. C’est ainsi que je le garderai dans ma mémoire. Dans une autre histoire, il aurait pu être Don Quichotte, toujours prêt à se battre l’épée à la main contre ces ennemis que nous, nous appelons stupidement des moulins à vent, mais qui ont pour noms préjugé,  injustice, ignorance. Sans se demander s’il serait vainqueur et sans avoir d’illusions sur ses semblables.  Sans se soucier non plus de l’ironie des ‘bien pensants’.
Tanilli, un petit homme souffrant dans sa chair, mais si grand dans sa volonté et sa conviction.
 
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Publié par le décembre 6, 2011 dans News

 

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