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« Et si la Turquie ne voulait plus de l’Europe ? »

15 Juin

« Et si la Turquie ne voulait plus de l’Europe ? »

Par Tania Gisselbrecht

Dans le cadre du projet Orient Express Reporter, CaféBabel Strasbourg organisait le 3 mai un débat intitulé « Et si la Turquie ne voulait plus de l’Europe ? ». L’accroche, qui se voulait provocatrice, visait avant tout à opérer un renversement de la perspective euro-centrée dans laquelle se tient habituellement le débat de l’accession de la Turquie à l’UE. En écoutant la parole des Turcs (natifs ou d’adoption), le public a pu découvrir comment les Turcs perçoivent leurs voisins européens et l’attitude de l’UE à l’égard de leur pays. Les Turcs pensent-ils que l’avenir de la Turquie peut se construire hors du giron européen ? Un politologue, un journaliste et une artiste se sont fait l’écho de la diversité des positions qui traversent la société turque.

Les intervenants :

Samim Akgönül, Maître de Conférences au Département d’études turques de l’Université de Strasbourg, chercheur au Laboratoire PRISME du CNRS
Jérôme Bastion, journaliste freelance basé à Istanbul
Ajda Giray, chanteuse, auteure, compositeur, interprète

D’entrée de jeu, une évidence s’impose. L’histoire de la Turquie et de l’UE tient plus du « Je t’aime, moi non plus » que de la relation apaisée. Curieusement, tout au long des échanges, le vocabulaire utilisé par les participants empruntera souvent au registre amoureux. Jérôme Bastion évoque une relation qui oscille « entre grands élans du cœur et espoirs déçus ». La chanteuse Ajda Giray parle de sa « déception, du sentiment d’être trompé, d’une réaction romantique en quelque sorte », pour décrire son sentiment personnel vis-à-vis d’une Europe qui semble ne pas vouloir de la Turquie. Il convient donc de se garder de penser « que la Turquie a tourné dos à l’Europe ». Simplement se sentant délaissée, « elle s’intéresse à d’autres mondes. » conclut-elle.

Et les intervenants de continuer à filer la métaphore amoureuse. En dépit de ce sentiment de rejet, le désir d’Europe est cependant intact en Turquie, selon Jérôme Bastion. Le politologue Samim Akgönül précise : ce désir est « de nature structurelle », « il s’agit d’un projet civilisationnel pour la Turquie » alors que « les atermoiements (qui perturbent les négociations d’accession NDLR) sont eux de nature conjoncturels ».

debat_turquie_03052011_samimakgonul.jpg Il est toutefois indubitable qu’un sentiment lassitude gagne la population face à des négociations qui semblent s’éterniser indéfiniment et dont on ignore si elles déboucheront sur une véritable adhésion. Ce sentiment d’injustice n’altère cependant pas question la confiance des turcs. Jérôme Bastion cite de récents sondages indiquant que 53% des Turcs restent convaincus que la Turquie entrera dans l’UE. A noter que ce chiffre atteignait 75% au moment de l’ouverture négociations. Pour Samim Akgönül, la Turquie est en Europe mais deux tendances la traversent simultanément. Une perception d’appartenance (je suis européen) doublée d’une perception d’altérité lorsque les Turcs viennent en Europe (on ne veut pas de moi).

Par ailleurs, « l’élite occidentale turque se pense en Europe. Mais elle a commencé à produire un discours anti institutionnel car le pays s’est vu refusé par l’UE. A tel point que la pro-européanité de l’AKP est devenue suspecte. » argumente le politologue. Par contre, « les couches oppressées de la société sont devenues pro-européennes. Les alévis, les Kurdes voient dans l’UE un moyen d’émancipation …. Les Islamistes aussi ont soutenu l’européanisation , malgré un sentiment d’altérité religieuse très fort, car la liberté permet la visibilité de la religion dans la société ».

Une des répercussions majeures de l’attitude de rejet développée par l’EU à l’égard de la Turquie est l’exacerbation du nationalisme. Et c’est là « un point commun de tous les partis » présents sur l’échiquier politique turc. Ceci explique notamment que l’opinion publique turque a très mal perçu l’entrée dans l’UE de pays qui appartenaient autrefois à l’empire ottoman, poursuit le politologue.

Le tropisme ‘arabe’ de la diplomatie turque ne signifie pas que « les turcs sont pas entrain tomber amoureux des arabes ». Il « ne remplacera jamais l’avenir européen de la Turquie » affirme Jérôme Bastion. Même si le projet européen est économiquement fragilisé, la Turquie n’a pas d’autres projet civilisationnel que son entrée dans l’UE. La Turquie a certes rééquilibré sa politique étrangère, mais pour le journaliste, le pays ne mène pas un double jeu. Une politique versant arabe « rassure les turcs sur leur identité musulmane ». Et reconnaissons qu’ainsi « la Turquie se rend aussi de plus en plus utile pour Europe ».

debat_turquie_03052011_ajdagiray.jpgAjda Giray tient à ajouter qu’à ses yeux « le peuple turc n’est ni européen, ni oriental, c’est un peuple unique, effet naturel de sa position géographique. Il faut accepter cette réalité ». Pour avancer sur le dossier turc, il faudra, selon elle, aussi résoudre une question fondamentale pour l’Europe : « se voit –elle homogène ou plus ‘colorée’ »?

Au final, ces relations en forme de montagne russes soulèvent effectivement une question dont UE ne peut faire l’économie : de quelle Europe parle-t-on ? Quelle Europe veut-on construire ? Une Europe historique, civilisationnelle, politique ? En Europe, nous avons tendance à circonscrire notre vision de l’Europe à l’Europe occidentale. Pour Samim Akgönül « il s’agit là d’un vision manichéenne, essentialiste en termes identitaires et religieux. Ce discours politique conduit au blocage ». En Turquie aussi, la vision de l’Europe est multiple. Elle est aussi le reflet d’une autre réalité : l’Europe n’est plus sexy même en Europe.

Quoiqu’il en soit, il est aujourd’hui difficile d’imaginer que le statu quo se prolonge ou que le processus de négociation casse. Malheureusement l’inverse, un déblocage, est tout aussi difficile à concevoir, estime Jérôme Bastion. Pourtant, « la Turquie est déjà quasiment en Europe, les liens sont si forts que la prise de décision ne peut plus se faire sans elle », avance-t-il. « On est déjà au-delà du partenariat privilégié proposé par la France et l’Allemagne » comme alternative à l’adhésion.

L’issue du processus de négociation n’est donc pas le plus important. La Turquie profitera des négociations s’il y a une carotte (démocratisation, industrialisation…) estime Samim Akgönül. Et de paraphraser Clémenceau : « en amour, le meilleur moment c’est quand on monte l’escalier ». Autrement dit, c’est ce qu’apportera le processus aux deux partenaires qui compte. Démocratisation pour la Turquie, réflexion sur la nature du projet européen pour l’Europe.

debat_turquie_03052011_1.jpg
CaféBabel remercie la Librairie Kléber pour son accueil, ainsi que la Ville de Strasbourg et le Club de la presse qui ont relayé l’évènement.

“This project has been funded with support from the European Commission. This publication communication reflects the views only of the author, and the Commission cannot be held responsible for any use which may be made of the information contained therein.”

 
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Publié par le juin 15, 2011 dans Manifestations scientifiques

 

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