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La Libre Belgique

08 Juin

« Ankara a le vent en poupe »

Véronique Leblanc

Pour la Turquie, l’Europe est passée, estime le politologue Samim Akgönül.
Entretien

Historien et politologue, Samim Akgönül est maître de conférences au département d’Etudes turques de l’université de Strasbourg. Eclairage sur le repositionnement d’Ankara au Proche-Orient, mais aussi dans les Balkans et le Caucase d’une Turquie qui désormais « snobe » l’Europe.

Au cœur de l’affaire de l’arraisonnement de la flottille humanitaire au large de Gaza, on trouve l’ONG turque IHH que Tel-Aviv accuse des pires maux. En quoi consiste cette organisation ?

Née pour venir en aide aux musulmans de/en Bosnie dans les années 1990, IHH (1) s’est beaucoup investie lors des guerres qui ont déchiré l’ex-Yougoslavie. Elle a continué à s’y déployer jusqu’à l’intervention de l’Otan ainsi qu’en Tchétchénie et à Gaza. Trois régions emblématiques pour la Turquie, car elles correspondent à la volonté d’Ankara de développer un Hinterland dans les Balkans, le Caucase et le Proche-Orient. IHH est ainsi à la croisée de l’émergence d’un Islam politique ces vingt dernières années – après l’effondrement de l’URSS – et d’un nationalisme turc. Très symptomatiquement, cette ONG ne s’est pas occupé des Kurdes du Nord de l’Irak parce qu’il existe un conflit d’ordre ethnique entre les Kurdes et les Turcs alors qu’un discours de solidarité avec les Palestiniens de Gaza est possible.

La flottille n’était donc pas qu’humanitaire ?

Je n’en sais rien, mais cela m’étonnerait qu’elle n’ait été que cela. Sa mise en place était certainement également politique. Cela dit, il est tout à fait légitime pour une organisation humanitaire quelle qu’elle soit d’avoir des préoccupations et un discours politiques.

Avec des “terroristes” à bord ?

J’emploierais le mot « révolutionnaires », terme utilisé en interne. Mais là non plus, je n’ai pas d’informations concrètes. Cela dit, des gens qui considèrent que le Hamas est une organisation élue qui se bat pour sa liberté existent et ils ont – peut-être – emmené un soutien logistique à bord. Reste une donnée concrète : Gaza est sous blocus israélien, sa population vit dans des conditions moyenâgeuses et personne ne fait rien y compris l’Union européenne dont le discours et les actes sont vides. Toute cette affaire a en tout cas permis que l’on reparle de Gaza.

Avec la Turquie en pion majeur…

Ankara a le vent en poupe. Devenue incontournable, elle met en place une construction politique étayée par l’accord énergétique avec la Russie, celui conclu avec le Brésil et l’Iran à propos du nucléaire iranien, le rapprochement gréco-turc avec la crise économique qui frappe la péninsule hellénique, la suppression des visas avec la Syrie, etc. Aujourd’hui, l’administration Erdogan peut envisager sans crainte de couper les ponts avec Israël.

L’adhésion à l’Union européenne reste-t-elle prioritaire pour la Turquie ?

L’Europe est passée au second plan et Ankara a désormais le sentiment de pouvoir jouer à fond la carte régionale. En 2005, lorsque les négociations d’adhésion ont été ouvertes, il aurait été inimaginable qu’une telle flottille appareille sans consultation des capitales européennes. Aujourd’hui, la Turquie snobe l’Europe.

Un leadership turc au Proche-Orient, dans les Balkans et le Caucase vous semble donc possible ?

Il n’y a plus grand-chose qui empêche aujourd’hui la mise en place d’une coopération dont le nom et les modalités restent à inventer. Le danger serait qu’un tel leadership s’ancre sur un nationalisme turc arrogant et c’est pour cela que, si elle doit émerger, cette coopération devra s’appuyer sur les valeurs – pour le coup européennes – que sont la démocratie, les Droits de l’homme, l’égalité hommes-femmes, le respect des minorités, le partage des richesses Des valeurs définies à Strasbourg, au Conseil de l’Europe depuis 1949 et que la Turquie a contribué à forger en tant que membre fondateur. Des valeurs qui, j’en suis convaincu, sont totalement compatibles avec les cultures locales dans une région qui aurait enfin réglé des problèmes pour la plupart identitaires donc irrationnels.

(1) Insan Hak Ve Hürriyetleri Insani Yardim Vakfi (Libertés et droits de l’homme : Fondation de l’aide humanitaire).

 
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Publié par le juin 8, 2010 dans News

 

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